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Accusations et preuves : revue des propos de Sauveur Pierre Étienne

L’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, survenu le 7 juillet 2021, demeure l’un des événements les plus tragiques et complexes de l’histoire politique récente d’Haïti. Depuis ce drame, hypothèses, accusations et interprétations se multiplient dans l’espace public, alimentant débats et controverses.
Ce mardi 24 février 2026, le professeur Sauveur Pierre Étienne est intervenu à l’émission Impasse de la Radio Télé SCOOP 107.7 FM , où il a avancé des allégations mettant en cause le diplomate Smith Augustin dans ce dossier. Toutefois, à l’examen, cette lecture soulève de sérieuses interrogations quant à sa solidité factuelle et à la rigueur de sa démarche méthodologique.
L’un des principaux points de critique réside dans l’absence apparente de preuves matérielles vérifiables. Dans une affaire d’une telle gravité impliquant un chef d’État en exercice, toute affirmation publique engage une responsabilité morale, intellectuelle et civique considérable. Or, les accusations évoquées semblent davantage s’appuyer sur des rapprochements circonstanciels et des interprétations que sur des éléments probants rendus publics par les autorités judiciaires compétentes. À ce jour, aucune décision judiciaire définitive n’a établi la responsabilité du diplomate mentionné dans l’assassinat du président. En matière criminelle, surtout lorsqu’il s’agit d’un assassinat politique, la charge de la preuve repose sur des faits établis, des enquêtes documentées et des décisions de justice non sur des conjectures.
Avant d’évoquer publiquement une quelconque implication, plusieurs vérifications fondamentales auraient dû être effectuées. Il aurait d’abord été nécessaire de déterminer avec exactitude quel consulat haïtien en République dominicaine avait délivré les visas aux ressortissants colombiens impliqués, de vérifier les registres administratifs et d’examiner les procédures internes suivies. Il aurait également fallu vérifier si un consulat avait initialement opposé une fin de non-recevoir et, dans ce cas, comprendre la chaîne décisionnelle : motifs du refus, nouvelle demande, réexamen ou intervention administrative.
Au-delà de l’identité du consulat, il est crucial d’analyser le processus administratif suivi par les demandeurs : les documents étaient-ils conformes aux exigences consulaires ? Une recommandation officielle du Ministère des Affaires étrangères (MAE) a-t-elle été donnée ? Une autorité centrale à Port-au-Prince a-t-elle validé ou facilité la délivrance des visas ? Une organisation internationale est-elle intervenue dans la procédure ? Enfin, les consulats ne fonctionnent pas de manière isolée : ils s’inscrivent dans un cadre réglementaire et hiérarchique sous l’autorité du MAE. Il aurait fallu déterminer si toute intervention relevait d’une autorité supérieure, si elle respectait les procédures, ou si, le cas échéant, une irrégularité formellement documentée existait. En l’absence de ces vérifications, imputer une responsabilité individuelle relève davantage de l’hypothèse que d’une démonstration fondée.
Dans un contexte national marqué par l’instabilité et la méfiance institutionnelle, la prudence analytique est une exigence démocratique. Les universitaires et figures publiques influencent profondément la formation de l’opinion. Leur parole doit donc s’appuyer sur des faits établis. Une analyse dépourvue de fondement clairement démontré risque non seulement d’affaiblir la crédibilité de son auteur, mais aussi d’alimenter la confusion et la polarisation. Attribuer publiquement une implication dans un crime aussi grave sans preuve formelle expose à plusieurs dérives : atteinte à la réputation et à la présomption d’innocence, instrumentalisation politique d’une tragédie nationale, et détournement de l’attention des responsabilités établies par l’enquête judiciaire.
Il est particulièrement important de rappeler que ces analyses publiques prennent un relief encore plus sensible lorsqu’elles mettent en cause nommément des personnalités ayant, à une période ou une autre, occupé des postes de responsabilité, telles que Smith Augustin, ancien Ambassadeur d’Haïti en République Dominicaine. L’assassinat du président Jovenel Moïse exige vérité, rigueur et responsabilité. Les analyses publiques, en particulier lorsqu’elles mettent en cause nommément des individus comme Smith Augustin, doivent impérativement reposer sur des éléments vérifiables et des preuves solides. À défaut, elles risquent d’apparaître comme des constructions spéculatives, dépourvues de base factuelle, et susceptibles d’alimenter davantage la controverse que la recherche de la vérité.
Il convient également de rappeler que la Direction Centrale de la Police Judiciaire, l’Interpol et le FBI disposent des éléments de preuve nécessaires et connaissent précisément quel consulat et quel consul ont délivré les visas. La nation haïtienne a droit à la justice, et la famille du président Moïse attend que celle-ci triomphe. Laissons les instances judiciaires compétentes accomplir leur travail en toute impartialité.
Herold Denius, Journaliste
